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A propos du numérus clausus : gouverner, c'est prévoir !

le 01 juillet 2015

Avec cet article débute une série de publications qui vont être regroupées dans une brochure disponible au moment de la fête de l'Humanité et donnant à voir des propositions de la commission santé du PCF.

 

Contrairement à de très nombreux commentaires, la désertification médicale n’est pas la conséquence de l’imprévoyance coupable de technocrates irréalistes ni de politiques craignant l’inflation de dépenses de santé inutiles, voire dangereuses pour le bienêtre de la population. Elle fut bel et bien délibérément un choix : celui de réduire les dépenses publiques de santé.

 

Dès le début des années 1970, la crise chronique de notre économie dite de marché, inaugurée par l’annonce tonitruante de la chute des sources fossiles d’énergie (pétrole et charbon), les gouvernements occidentaux s’alarmèrent de l’accroissement continue des dépenses publiques et principalement des services publics. Celui de la santé constituait, pour eux, l’un des plus inquiétants. Sa part dans les dépenses de l’Etat ne cessait d’enfler démesurément nous dirent-ils et plus grave encore, son financement assuré par la cotisation sociale (part de la plus-value produite par les travailleurs) menacerait nos entreprises désormais soumises à la concurrence internationale (compétitivité). Mûrit alors dans l’esprit éclairé d’économistes de santé, l’idée fort innovante et apparemment teintée d’un modernisme critique de bon aloi, que les soignants sont les vecteurs principaux de la croissance immodérée des dépenses de santé. Médecins libéraux ou salariés, sages-femmes, infirmières, kinésithérapeutes, ambulanciers, psychologues …… seraient selon cette curieuse thèse les fers de lance, intéressés ou non, mais convaincus, d’une conception pathogène de la vie : « tout bien portant est un malade qui s’ignore ».

 

En toute bonne foi, quand ce n’est pas l’inverse, ils verraient des malades partout, multiplieraient les examens les plus compliqués, prescriraient les médicaments les plus coûteux et feraient hospitaliser leurs patients à la moindre toux, faute de moyens diagnostiques et thérapeutiques suffisants. D’ailleurs, ils ne le feraient pas, que leur réputation en serait menacée.

 

Des soignants qui ne pensent qu’à soigner !

 

Bref, les médecins plutôt satisfaits de leur statut dont ils se plaindraient cependant volontiers afin de donner le change, aimablement soutenus par les firmes des médicaments, multiplieraient soigneusement leur raison d’être : l’acte médical.

 

Comme encore et toujours aujourd’hui, il fallait donc impérativement mettre en œuvre « des réformes de structures », ce que l’on fit en commençant par la fermeture des « petits hôpitaux et différentes infirmeries ou centres de santé », mais aussi pour ce qui nous intéresse, en imposant la réduction drastique du nombre de soignants. Faisant passer le nombre d’étudiants reçus au concours de 1ère année de médecine de près de 9000 à 3500 par an.

 

Et bien les médecins, considérés comme les agents les plus dépensiers et les plus actifs diffuseurs de la pensée sanitaire, contre toute attente, pour des raisons apparemment opposées (cupidité ou esprit de boutiques, …… ! ?), leurs représentants les plus savants (l’Académie de médecine), les plus conscients de leurs fonctions (l’Ordre des médecins) ou les plus près des intérêts de la profession (syndicats médicaux) s’unirent avec les gouvernements successifs pour soutenir l’application de ce remède de cheval à ce corps professionnel. Sinon affirmait-on alors de toute part on se précipitait vers la catastrophe : l’élévation sans fin des dépenses publiques de santé et la pléthore de soignants aboutissant inéluctablement à leur précarisation (baisse de leurs revenus et chômage).

 

Un curieux serviteur de l’Etat.

 

Comble d’ironie c’est le directeur de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale qui va devenir le plus âpre combattant en faveur de la réduction de ce que l’on va nommer le « Numerus clausus ». On était en droit d’attendre plus de perspicacité épidémiologique de la part d’un successeur de Pierre Laroque. Et surtout de plus de dévouement au service de la santé de tous chez le serviteur d’un Etat qui a fait de l’accessibilité de tous à des soins de qualité un de ses objectifs fondateurs depuis la Deuxième Guerre Mondiale.

 

Nul besoin d’être bien savant pour comprendre qu’une réduction aussi massive sur plus de 30 ans, sachant que nous n’avons toujours pas retrouvé le niveau de 1975, ne pouvait qu’avoir des effets désastreux.

 

En effet, si la natalité de cette période ne permettait pas à terme le renouvellement des générations, la croissance de la population française ne s’en est pas moins toujours maintenue dans les 250000 nouveaux citoyens par an depuis la Deuxième Guerre Mondiale (plus de 20 millions durant cette période).

 

Des besoins de Santé qui ne cessent de grandir.

 

Par ailleurs, le progrès des sciences et des techniques n’avait guère de raison de s’interrompre et de ne pas retentir sur la Santé. Et qu’enfin, l’exigence de la population en matière de soins ne pouvait que progresser au même rythme que l’espérance de vie.

 

Nous avions donc en 1975 tous les éléments en mains pour faire obstacle à cette désastreuse « réforme ». Il n’en fut rien. On s’enfonça même dans ce qui n’est pas une absurdité mais un calcul. En 1995, le Gouvernement de l’époque n’hésite pas à proposer une retraite anticipée et confortable aux médecins libéraux à partir de 60 ans, dans un premier temps, puis de 56 ans dans un deuxième temps (MICA : « Mécanisme d’incitation à la cessation d’activité ».

 

Apparaissent donc alors inévitablement des besoins nouveaux dans le secteur public, en particulier hospitalier, qui ne cessent de grandir, un déficit de recrutement de soignants et l’importation nécessaire (mais « libre ») de médecins originaires de pays dont les besoins sanitaires sont bien supérieurs à ceux de la France.

 

Un post-colonialisme bien ancré.

 

Ces médecins furent longtemps moins (parfois beaucoup moins) payés dans le secteur public hospitalier que leurs collègues français. Ainsi se révéla la véritable raison de ce qui pouvait sembler une pure ineptie.

 

Car les besoins de santé ne cessent effectivement de progresser (multiplication d’examens préventifs, thérapeutiques nouvelles et vieillissement de la population). Ces besoins ne relèvent pas simplement de la seule technicité mais obligent également à la formation de plus en plus de chercheurs, d’enseignants, de soignants et de professionnels liés à l’ensemble des structures sanitaires.

 

Qu’il faille aujourd’hui des transformations importantes de l’organisation des soins, c’est une évidence si l’on veut de mieux en mieux soigner également toute la population. Et leur but ne serait autre que sanitaire. Au moindre coût (au juste prix) dit-on le plus souvent afin d’affirmer sa bonne foi et surtout le sérieux, la rationalité de ces exigences. Cette antienne est pourtant surprenante lorsqu’on constate par ailleurs les prix des médicaments imposés par des fabricants qui accumulent des profits considérables et connus de tous.

 

Le monde a encore besoin de soignants.

 

Revenons au Numerus clausus et à la nécessité de le faire disparaître. Il faut rendre accessible cette profession à un plus grand nombre d’étudiants. Il faut, exigence première, former de bons médecins (excellents dit-on dans notre langue superlative). Oui, il faut beaucoup d’excellents médecins, savants, cultivés et dévoués, c’est-à-dire bien formés (cf. Montaigne). Pas de concours sélectionnant « les meilleurs » mais des examens ouverts à tous exigeant un haut niveau de savoir. Impliquant que tous ceux qui arrivent à ce niveau seront acceptés. Ce niveau correspondant le mieux aux besoins multiformes de santé. Ni sélection sociale, ni réduction arbitraire liée précisément à la volonté de maintenir un haut niveau de revenus, mais un recrutement de professionnels dont le temps d’activité, les garanties sociales et d’emploi, de promotion, seront assurés comme au reste de la population. Tout le monde souhaite-t’ il être soignant ? Loin s’en faut ! Désire-t-on être médecin en raison du statut social dont il bénéficie aujourd’hui ? C’est sans doute possible. Aussi doit-on apporter en premier les éléments philosophiques, psychologiques et historiques susceptibles de conforter les qualités relationnelles de celles et ceux qui vont affronter la souffrance des malades et des mourants de toutes conditions. Tous n’ont peut-être pas cette aptitude qui participe à l’aide nécessaire aux malades. Mais le soin n’est pas la seule activité possible des médecins. Ils peuvent se consacrer à de très nombreux autres travaux de recherche, d’enseignement, de prévention primaire, sans oublier la coopération internationale sous toutes ses formes, absolument indispensable pour l’avenir.

 

Bref, il faut que les portes de nos facultés de médecine soient ouvertes à tous les jeunes désirant devenir soignants ou acteurs de santé, qui après une ou deux années préparatoires passeraient non un concours, mais l’examen d’entrée propre aux différents métiers de la santé, examen du niveau d’aptitude et de connaissances souhaitées et non du nombre.

 

Risque-t-on l’inflation des « vocations » ? Ce n’est pas sûr. Un soignant doit avoir un statut respectable mais non privilégié. Enseignants et chercheurs également. Et si la double ou triple fonction est possible, souhaitable même, elle est comprise comme ne pouvant pas correspondre à un triple salaire. C’est toute l’organisation de la santé qui est en cause, à commencer par l’obsolète (25 siècles), injuste et incohérent paiement à l’acte et l’inepte « liberté » d’installation.

 

Une société en grand désordre.

 

Le phénomène dit de désertification médicale généralisée et les files d’attente interminables autant qu’inhumaines et maltraitantes, à l’opposé de la conception la plus élémentaire du soin, sont en fait l’expression dans la santé des désordres sociaux de tous ordres que nous vivons par ailleurs. La réduction volontaire du nombre des travailleurs de la santé n’est pas seulement désastreuse, elle est d’abord liée à une conception de la vie opposée au respect des personnes, à la solidarité entre les humains, nommée imparfaitement il est vrai, fraternité par notre République. L’ensemble des pays occidentaux sont aussi riches qu’inégalitaires. Le soin est une école de l’attention à l’autre. Nous n’aurons jamais trop de soignants, de chercheurs et d’enseignants en santé. Et nous ne manquons pas d’immenses « ressources humaines » prêtes à s’y consacrer.

 

 

 

 

Paul Cesbron

Le 23 mars 2015

 

 
 

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